Bulletin d’Analyse Phénoménologique _ Valeria Bizzarri recensisce “Il dono dei vincoli. Per leggere Husserl” (Roberta De Monticelli)

venerdì, 31 Gennaio, 2020
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Volentieri riprendiamo la recensione di Valeria Bizzarri in merito al libro di Roberta De Monticelli Il dono dei vincoli. Per leggere Husserl.

[Valeria Bizzari, Jérôme Flas, Remy Rizzo, Raffaele Vanacore, Alexander Nicolai Wendt, Fabian Lo Monte, Jérôme Englebert & Géraldine Sauvage, «Recensions (décembre 2019)», Bulletin d’Analyse Phénoménologique [En ligne], Volume 15 (2019), Numéro 10]

 

On considère souvent Edmund Husserl comme un auteur hors de portée, non seulement des « non professionnels », mais aussi des philosophes qui n’auraient pas étudié le courant phénoménologique. Il dono dei vincoli (Le don des contraintes), le dernier ouvrage de Roberta De Monticelli, démontre que cette idée n’est pas fondée : la phénoménologie n’est pas une discipline qui, en raison de son type de questionnement spécifique, s’éloignerait de la réalité. Au contraire, selon l’auteure, elle peut être définie comme « ontologie du concret » et de tous les aspects qui concernent l’homme ainsi que sa liberté. Au moyen d’une analyse fine et efficace, l’auteure accompagne le lecteur, l’exhorte à devenir lui-même phénoménologue, et lui explique comment Husserl ne s’est pas limité à une simple analyse transcendantale. En effet, en combinant et en dépassant la philosophie des mathématiques, la logique, la psychologie de la Gestalt, et même l’esthétique, il a su mettre en avant l’importance de la confiance qu’il nous faut accorder à notre expérience.

L’un des principaux résultats de la méthode phénoménologique est sans doute celui qui révèle le lien intentionnel reliant le sujet et le monde. Aussi, avec la notion d’intentionnalité, Husserl parvient à décrire l’expérience du monde dans sa pleine concrétisation. Cette affirmation peut à première vue sembler paradoxale, car c’est précisément l’acte qui « met entre parenthèses » les éléments entrant dans le champ de la « factité » qui dévoile la véritable essence des choses. C’est pour cette raison qu’il est légitime de soutenir que le sujet husserlien revêt un rôle constitutif vis-à-vis du monde et de tout ce à quoi il est lié. Cette thèse n’a pas pour but de déboucher sur des arguments idéalistes, qui confineraient le sujet à une position solipsiste et transcendante par rapport au réel, ni même réalistes, mais elle tend à aller au-delà de ces deux orientations en faveur d’une corrélation entre le monde et une conscience qui, comme telle, est unique et concrète ; en d’autres termes : une conscience temporelle, intersubjective et incarnée.

Contrairement à Kant, Husserl affirme la nécessité de passer des objets aux données, car il estime qu’il n’est pas possible d’analyser les fonctions du sujet indépendamment de l’objet. Pour Husserl, la conscience elle-même est une stratification des opérations actives et passives qui constituent l’objet. De la sorte se configure une nouvelle vision du sujet qui, au même instant, se trouve dans la situation paradoxale d’être à la fois sujet et objet de connaissance. L’expérience devient intuition et vision eidétique, elle met le sujet en relation réelle avec le monde, elle anime sa conscience. L’importance de l’intuition, comme le note l’auteure, apparaît déjà dans l’Introduction à la première édition des Recherches logiques, dans laquelle Husserl soutient que les concepts eux-mêmes doivent être issus de l’intuition, à partir de certaines expériences.

Le phénoménologue montre comment nous pouvons, par la logique, régresser vers la sphère des noyaux individuels en relation avec un univers réel. À travers ce processus régressif, qui conduit à un niveau antéprédicatif, il en résulte que la logique postule une théorie de l’expérience, pour laquelle la logique est nécessaire afin de maintenir la formalité : entre l’expérience et la logique existe un rapport de co-dépendance. Le terrain transcendantal se configure comme la base d’une ontologie formelle (au moyen de la logique), nécessaire à la totalité de la réalité. La subjectivité transcendantale est, en ce sens, le lieu originaire de la formation de l’ensemble des sciences, le terrain sur lequel nous justifions la genèse du caractère a priori du monde de la vie. L’idéalité et l’expérience peuvent donc être définies comme deux pôles qui réfèrent l’un à l’autre. Le sujet est en effet irréductible à une seule de ces deux dimensions. Le sujet husserlien se caractérise par une sorte de dualité. Il est à la fois objets parmi les autres objets, un Körper soumis aux lois de la causalité naturelle, mais il assume de surcroît une nature transcendantale, car il est capable des plus hautes fonctions cognitives et de répondre à des lois motivationnelles. Dès lors, il n’est ni possible d’absolutiser ses facultés (comme le suggère l’idéalisme), ni de considérer la réalité comme entièrement indépendante (ce qu’assume la thèse réaliste). La dichotomie classique entre idéalisme et réalisme est simpliste et réductrice : les deux approches ne peuvent pas rendre compte de la complexité du sujet. Le sujet et le monde ne constituent pas deux réalités autosuffisantes et étrangères l’une par rapport à l’autre. Il existe bien plutôt une corrélation profonde entre les deux, une relation dynamique qui les rend mutuellement nécessaires.

Par conséquent, la conception de l’individu par la philosophie husserlienne dépasse à la fois la dichotomie sujet-objet ainsi que leur simple corrélation : les processus d’incarnation (et donc de mondanéité) et de possession du monde (Welthabe) sont originairement simultanés et interconnectés. Plus précisément, et quant à la possibilité pour le sujet d’être conscient de lui-même, si l’on met l’accent sur le rôle de l’intentionnalité (où la conscience est toujours conscience de quelque chose d’autre qu’elle-même), on risque d’aboutir à une interprétation dichotomique qui comprendrait essentiellement le pôle de celui qui comprend et le pôle de ce qui est compris. Cependant, Husserl parle de l’existence d’une conscience de soi pré-réflexive, c’est-à-dire passive, anonyme, et précédant toute activité synthétique. De ce point de vue, on constate la dette de Husserl envers la philosophie antique. L’auteure souligne à plusieurs reprises cette consonance avec la pensée socratique (surtout en ce qui concerne le rôle du philosophe dans la société). Mais nous pouvons aller plus loin encore et soutenir que Husserl partage également certaines thèses d’Aristote qui, dans son Éthique à Nicomaque, déclarait : « Celui qui voit a conscience qu’il voit, celui qui entend, conscience qu’il entend, celui qui marche, qu’il marche, et […] pareillement pour les autres formes d’activité il y a quelque chose qui a conscience que nous sommes actifs, de sorte que […] avoir conscience que nous percevons ou pensons est avoir conscience que nous existons (Aristote, Éthique à Nicomaque, IX, 9, 1170a, trad. J. Tricot, Paris, Vrin, 1967, p. 467) ». Le Stagirite parle de l’existence d’une sorte d’auto-référence interne, par laquelle je suis conscient de moi-même de manière permanente.

Suivant un raisonnement similaire, dans ses Recherches logiques, Husserl soutient que l’expérience de l’acte intentionnel a lieu avant la réflexion et la perception de l’objet intentionnel. Dès lors, bien que je ne perçoive pas l’acte (il sera thématisé ultérieurement par la réflexion), j’en suis pourtant conscient, grâce à la conscience de soi pré-réflexive : « Une conscience interne, non pas parce qu’elle est une sorte d’introspection, mais parce qu’elle appartient inextricablement à la structure même de l’acte. (D. Zahavi, « Self-Awareness and Affection », in N. Depraz et D. Zahavi (éd.) : Alterity and Facticity, Dordrecht, Kluwer Academic Publishers, 1998, p. 209). Avant que je ne puisse analyser mes expériences, celles-ci sont vécues. Si je perçois l’objet, je suis aussi conscient de ce que je suis en train de faire. Et pour cette raison, nous pouvons affirmer que l’intentionnalité implique nécessairement la conscience de soi.

En cette dernière, l’activité et la passivité s’entremêlent, de même que l’affection et la réflexion. Celle-ci, en effet, suppose une motivation qui, dans le cas de la réflexion sur le Soi, consiste en une auto-affection a priori : « Je peux me thématiser, car je suis déjà passivement conscient de moi-même, je peux me saisir, car je suis déjà atteint par moi-même […] et, bien entendu, cette auto-alimentation de base ne résulte pas d’une activité intentionnelle, elle ne doit pas être activée, contrôlée ou choisie par moi, mais [elle est] un état de pure passivité (D. Zahavi, Self-Awareness and Affection, op. cit., p. 209).

D’un point de vue théorique, si ce qui émerge est l’image d’un sujet imprégné d’activité et de passivité, et nécessairement lié à l’expérience, il est manifeste d’un point de vue méthodologique que Husserl combine l’abstraction de la pensée mathématique avec le caractère concret de l’expérimentation psychologique. Les thèmes traités dans les différents chapitres de Il dono dei vincoli reflètent ainsi cette diversité. Et de fait, l’auteure s’attarde sur la question ontologique du tout et des parties (qu’elle décrit comme une holologie), sur la corrélation entre la structure sémantique et la contrepartie pratique, et associe raison logique et actualité de la raison pratique. Le fil conducteur de ces domaines, apparemment éloignés, caractérise en réalité ce que l’on entend par « contraintes » : les données, les essences, qui sont à la source de la normativité. La fondation unitaire rend chaque entité capable d’une existence indépendante : l’aprioricité et la nécessité sont inhérentes aux données de l’expérience, et elles structurent l’individu, l’organisent, le rendent concret. La perception s’accompagne du champ d’action, et les lois ne sont pas seulement considérées comme des instruments de logique, mais elles animent aussi la pratique.

En ce sens, De Monticelli soutient que la logique elle-même constitue le cœur de l’éducation humaniste, puisqu’elle nous enseigne le poids (ou la valeur sémantique) des mots, nous éduque à une responsabilité dans l’utilisation du langage, procure aux lois une validité, et rend le doute du philosophe non pas simplement logico-épistémologique, mais bien éthico-juridique. La raison logique et la raison pratique travaillent de concert, se déployant dans la vie intentionnelle du sujet et faisant de la philosophie une question de praxis plutôt que de spéculation transcendantale. L’interprétation de De Monticelli est donc très éloignée des interprétations canoniques de Husserl, et elle parvient à saisir ce que le Maître de la phénoménologie désirait ardemment : la clarté. La phénoménologie — dont la méthode est minutieusement décrite par l’auteure, laquelle invite les « non experts » à adopter et à exercer l’Épochè, la description phénoménologique et la réduction eidétique — nous apprend à voir, à découvrir les propriétés des expériences qui en font des modes de présence des objets, et non de simples états mentaux du sujet conscient. C’est précisément pour cette raison que l’expérience du réel (Erfahrung) diffère de la simple imagination. En effet, en soulignant la contribution que Husserl a apportée au champ de l’esthétique, l’auteure nous confronte à la priorité et au caractère unique de l’expérience vécue. La fonction de l’Épochè n’est pas d’ignorer ou d’exclure le réel, mais de suspendre une certaine attitude à son égard, d’abandonner les perspectives prédéterminées, et d’intuitionner l’essence. Dans La Krisis, Husserl soutient que le but ultime de la phénoménologie transcendantale cherche à explorer l’expérience et, par réduction, à analyser de manière systématique la corrélation entre le sujet et le monde. La phénoménologie offre donc les outils pour une réflexion philosophique libre de tout dogmatisme naturaliste. En particulier, la vision eidétique nous permet d’identifier les matériaux a priori et nécessaires à une cartographie des régions ontologiques. Par ailleurs, elle rend le sujet destinataire pleinement capable de prendre l’expérience au sérieux et d’être libre d’acquérir par lui-même une position dans le monde.

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